Rentrer et se réadapter

Les portes du métro qui claquent, moi qui saute au plafond. Un coup d'épaule, des regards fuyants, du bruit, du bruit, du bruit, l'impression de ne rien reconnaître mais que rien n'a changé. L'impression que le monde a tourné, mais sans moi. Enfin avec moi mais à 6 000 kilomètres de là. Un signal d'alarme, le cri d'un enfant, une voiture qui klaxonne, des gens pressés, et moi. Moi dans la foule qui essaie de retrouver le tempo de cette danse bien connue
Le tempo d’une danse que je connais depuis des années, dans laquelle j’ai évolué et que j’ai pourtant si rapidement oubliée. Elle a été si facile à oublier. Je me suis lovée dans de nouvelles habitudes confortables et réconfortantes. Dans un nouveau mode de vie à 6000 kilomètres de mes repères. J’ai construit un bout de vie, j’ai créé de nouveaux repères, je me suis installée, laissée emporter par la douceur et la facilité. J’ai rencontré des gens qui ont fait office d’amis, de famille, de collègues, de confidents, dans un monde où je ne connaissais rien ni personne. L’intensité des relations s’est décuplée, on a créé des souvenirs et je n’ai plus eu envie de partir.
Et puis un jour ça s'est terminé. Je le savais, mais un jour il faut revenir à cette brutale réalité, celle qu’on avait oubliée. Et finalement, rentrer c’est partir une nouvelle fois. Tout quitter à nouveau, le substitut de famille, les amis, les collègues. Tout laisser derrière soi, les souvenirs, les fous-rires, les moments et les gens. Retrouver terrain connu et un peu terre inconnue à la fois. Rentrer c’est également être en parfait décalage avec tout son entourage, essayer d’expliquer ce que l’on n’a vécu. Mais comment raconter la vie, comment raconter les amis qu’on a laissé aux amis qu’on retrouve ? Comment expliquer qu’on était mieux loin de tout le monde ? Comment pourraient-ils le comprendre ? Alors finalement, rentrer c’est aussi ne rien dire ou pas grand-chose. Tâtonner dans ses relations, jusqu’à reprendre l’habitude et retrouver le tempo.
Pour moi revenir, signifie aussi faire une croix sur la personne que je suis quand je suis loin. Non pas que j’ai deux personnalités très différentes l’une de l’autre, mais quand je suis loin je me sens toujours plus moi. Je suis toujours plus libre d’être qui je veux, de faire ce que je veux, d’avoir les habitudes que je souhaite, de me créer une vie loin du jugement ou des remarques des personnes qui me connaissent depuis toujours. C’est libérateur d’être loin, c’est prendre son indépendance, se réinventer ou s’inventer, se découvrir, s’affirmer. Avoir eu toutes ces expériences seule à l’étranger c’est en partie ce qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, ce qui m’a façonnée et c’est pour cette raison que je me sens bien et entière quand je suis loin.
En un sens revenir devient encore plus difficile quand on revient à sa ville, celle dans laquelle on a grandi, celle qu’on n’aime pas tant que ça et qui nous semble vraiment fade après avoir parcouru des kilomètres du nord au sud et de l’est à l’ouest. Cette ville de banlieue tranquille qui ne nous attend pas les bras ouverts, mais pas fermés non plus. Celle qui a l’odeur et la couleur d’avant, qui est proche mais à la fois si loin de Paris. Celle qui va nous obliger inexorablement à prendre les transports en commun trois heures par jour, cinq jours par semaine. Cette ville c’est aussi celle dans laquelle on a l’impression d’être un lion en cage quand on a vécu dans toutes ces autres grandes villes, quand on revient de Montréal et des grands espaces canadien. C’est celle qui nous prive de la facilité des déplacementsd'une grande ville, des opportunités, de la vie sociale (parce qu’avouons-le, on a un peu la flemme de revenir une fois de plus à Paris le week-end quand on a déjà passé 15 heures de sa semaine dans le bus, le RER et le métro). Celle qui nous donne le bourdon, l’envie de rien faire. Celle qui nous fait passer nos week-ends au lit et qui n’aide certainement pas à ré-aimer son ancienne-nouvelle vie.
Et puis quand on rentre il y a cette latente envie de repartir. De mettre les voiles, larguer les amarres, reprendre le large vers n’importe où d’autre que le lieu présent. L’envie d’ailleurs qui nous hante sans cesse, creuse son trou et donne envie de changer drastiquement tous les plans préalablement établis. C’est ce besoin d’ailleurs qui n’aide pas non plus à renouer avec sa vie.
Jusqu’au jour où la petite voix intérieure pessimiste se fait plus douce, où les sens se réhabituent. Ce jour où vous n’avez presque plus mal au cœur en pensant à avant. Ce jour où l’idée d’un futur départ a pansé les plaies du retour passé. Alors je reprends ma danse et j’attends que le jour arrive.